dimanche 20 décembre 2009

La rumeur de vivre


Mon alpha-et-oméga : je suis anarchiste – le deuil, c'est ma couleur de chevet Selah qu'on m'enterre dans un drapeau flambant noir donc merci... mais pas tout de suite, faut pas pousser ! Toute mon oeuvre d'écrivain se situant actuellement au niveau exact de la ligne d'horizon, dans des limbes féconds loin devant moi (ces « loimbes » si je ne les devine, du moins je les imagine), je n'ai pas le choix : je dois vivre assez ou plus vite pour y arriver ! Donc c'est hop ! c'est parti !... Je suis né pour vous plaire le 16 août 1977 près de Babylone-lès-Laval, où j'ai grandi, toujours vécu jusqu'ici, n'ayant jamais quitté l'école privée d'Alcatraz où je suis devenu professeur d'alphabet... pourquoi je vous écris cette lettre de mille pages, hein, je voudrais bien m'évader ! Non seulement mes maîtres sont devenus mes collègues, mais j'enseigne aux mioches de mes anciens camarades de classe !... Je suis une espèce d'arbre éloquent depuis trop longtemps coincé chez les sourds, un immense saule parleur au milieu de la cour. Parleur ou songeur. Une seule et unique fois j'ai réussi à m'extirper d'ici, j'avais seize ans, ma cavale a duré trois ans. Mais c'était autrefois ! Aujourd'hui je vise l'exploit de recommencer tout simplement en vous le racontant. Une coïncidence funèbre, une correspondance entre deux morts – deux femmes de près de soixante ans, deux professeures – et voilà je crois que cette seconde sonnerie c'est la bonne, l'heure exacte pour moi de changer de métier. Mais avant de vous montrer les plans de mon évasion, quelques précisions.

La première des deux femmes, Hélène L., quelques mois avant de mourir par surprise à l'hôpital, écrivit sur mon ultime bulletin trimestriel (j'avais 16 ans), les mots solennels suivants : « Vive la liberté ! » Et l'autre fois, je devais boire un verre en terrasse avec Monique G., la deuxième femme, une collègue... c'était le lendemain de son enterrement justement... bah elle est morte par surprise, elle aussi, des suites d'une opération chirurgicale « réussie ». Son fils évidemment, il a pile mon âge : son retour au pays fut précipité dans le vide, si on peut dire. Donc le lendemain midi, c'était un samedi, Monique n'est pas venue au rendez-vous – Dieu sait pourquoi ! – c'est son fils Robin qui s'est présenté. Il avait les mêmes habits chics qu'au cimetière, où j'avais fait sa connaissance ; il avait l'air sûr de lui, décontracté : « – Maman m'avait parlé de votre rendez-vous. J'y ai repensé par hasard, ce matin, je suis venu. Je m'appelle Robin.

  • Robin ? Moi c'est Jonas, un collègue de ta mère. Un ami, si on veut. J'étais là hier, tu te souviens ? Assieds-toi, je t'en prie... Par hasard, dis-tu ? quel hasard ! Pourquoi diable ta mère t'a-t-elle parlé de ce rendez-vous ? »

Il souriait, le ciel resplendissait, ça s'annonçait bien – je savais pas quoi mais ça s'annonçait bien – mais la rose jaune à sa boutonnière, elle tirait la gueule : pourquoi l'avait-il gardée ? Quand on est gamin, on pense que les adultes sont des êtres humains professionnels, on ne découvre qu'à mesure l'immense pantomime, que la comédie se fait plus dramatique que prévu : revers de médailles, rien sans rien et compagnie... Je me demandais à quoi il pensait. Moi il me faisait penser à sa mère. « – Et toi, Jonas, pourquoi diable es-tu venu ?

  • Elle peut encore arriver, il me semble ?

  • Tu as raison, tu as très bien fait de venir ; on va boire un verre ou deux en attendant maman... »

Je suspends ici le beau dialogue que nous eûmes à cette terrasse, Robin et moi, car il est l'heure de préparer la soupe.

*

« – Maman me parlait souvent de toi, La Gonzoni qu'elle t'appelait... »

    J'eus l'intuition que sa présence était intéressée ou, du moins, informée. La serveuse apporta deux nouveaux pichets de bière, puis s'éloigna. Je remplis mon verre et allumai un pétarillos. Robin avait la voix de sa mère, le même regard bleu fêlé qu'elle. Derrière lui, arachnéenne, la cathédrale de Babylone-lès-Laval étirait ses immenses pattes gothiques au soleil couchant, enjambant des peupliers malades. Un vol de corneilles traversa la place. Penchant son verre à cause de la mousse, il eut l'air d'hésiter. Je fermai un instant les paupières et hochai la tête pour l'encourager. Il continua : « – Jusqu'à hier je ne savais pas si tu existais réellement, ou bien si tu étais le fruit de son imagination ou quoi. Mais quand je t'ai vu entrer dans l'église, j'ai tout de suite compris qu'elle n'avait rien inventé. J'ai tout de suite reconnu « La Gonzoni » !

    Avalant bruyamment la fumée en même temps qu'une gorgée de bière de travers, je l'interrompis : " - Elle était douée, dis-donc (nuage de fumée)... ta mère (nouveau nuage de fumée)... pour causer... (anneau de fumée... raté !)

    • Elle savait se défendre, ouiaisse... Je me souviens de ses mots la première fois qu'elle m'a parlé de toi au téléphone : « – C'est une espèce géniale d'hermaphrodite qui va enseigner le latin cette année, a-t-elle dit, un anarchiste universel, un certain La Gonzoni !... » Maman t'a tout de suite trouvé marrant, très charmant... Je connais ton histoire, tes vices, tes frasques, tes crimes, d'où tu viens, etc. : elle me rapportait absolument tout... L'histoire du tunnel sous la classe, tout... Je me demande pourquoi tu lui racontais tout ça ! »

    Recrachant la moitié de la fumée par les oreilles, l'autre par les narines, d'une drôle de voix de canard d'outre-tombe, je saisis l'occase à la racine des cheveux : « – À ton avis ?... Elle me payait ! »

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