Nous finissons toujours par être récompensés pour notre bonne volonté, notre patience, équité, mansuétude envers l'étrangeté en ceci que l'étrangeté retire lentement son voile et se présente sous la forme d'une nouvelle et indicible beauté : – c'est son remerciement pour notre hospitalité.
Le Gai Savoir, p. 269
Voici mon autoportrait qui clignote, voici l'incipit de L'âge d'homme, du mien : Je viens d'avoir trente-deux ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis assez grand. J'ai des cheveux fins, rouges et longs, que je taille rarement. Je n'entretiens pas non plus le lierre plus épais de mes favoris gothiques. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque de jeune fille délicate, tombant délicieusement comme du lait tiède, marque classique (si l'on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe de la Louve ; un front moyen, plutôt petit, aux rides encore jeunes. Cette étroitesse de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Lion ; et en effet je suis né un 6 août, donc aux confins de ces deux signes : le Lion et la Louve. Mes yeux sont bleus, trop rapprochés, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est pâle ; j'ai honte d'une fâcheuse tendance despotique aux rougeurs. Ma bouche est deux fois trop large, exubérante. Mes mains sont celles d'un adolescent, assez ridicules, avec des ongles minuscules ; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête d'homme-femme va bien sur mon corps ; j'ai les jambes un peu longues par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche comme une autruche ; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à m'endormir ; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum de négligence ; je me juge naturellement gracieux, très élégant. Je ne rate pas un miroir, je me trouve à chaque fois d'une très grande beauté.